Faut-il confier sa santé à l’État ?

Publié le 13 janvier 2022

La crise sanitaire que nous traversons nous révèle les graves dysfonctionnements des institutions de santé particulièrement dans les pays les plus industrialisés. C’est même devenu un lieu commun de considérer que la corruption et les politiques d’austérité seraient les responsables de cette funeste situation. Ivan Illich, dans son livre visionnaire « Némésis médicale, l’expropriation de la santé » écrit en 1975, portait déjà un regard critique sur la santé des sociétés industrielles et nous invite à y regarder plus profondément, en nous obligeant aussi à critiquer notre rapport à la santé et à ses institutions. Cet article est une présentation très personnelle de cet ouvrage découvert en temps de pandémie.

« Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine. »

Ce paragraphe saisissant résume assez bien le propos de « Némésis[1] médicale, l’expropriation de la santé » ouvrage écrit en 1975 par le philosophe Ivan Illich. Par des fulgurances d’un style saisissant Ivan Illich nous cueille quasiment à chaque page nous forçant ainsi à abandonner nos préconceptions et opinions et nous ramenant à chaque fois à nous-mêmes et à notre relation à notre santé et aux modes de fonctionnement des institutions qui en ont la charge. On ne sort pas indemne ce cette lecture qui nous oblige à un examen de conscience radical.

Ivan Illich opère à travers toute son œuvre une critique radicale de la société industrielle et de la contre-productivité qu’elle engendre : l’école freine les apprentissages, les transports ralentissent les déplacements, les moyens de communications isolent les gens et les institutions de santé rendent malade. La contre-productivité finale est un asservissement complet de l’homme aux outils qu’il crée et aux institutions qui les gèrent ; un monde où paradoxalement tout est techniquement possible, mais plus rien n’est humainement atteignable. Il veut redonner à l’homme une autonomie et des capacités d’action, tout en dénonçant, à travers ses différents textes, le « monopole radical » de certains outils comme moyens pour une fin définie par la société et qui finit par enchaîner l’individu. Pour s’en libérer, il prône le retrait de l’école des mains de l’État et préconise l’instauration d’un enseignement mutuel à tout âge ; dans le domaine de la santé, une réappropriation de son corps par le patient. Car la médecine moderne, remplaçant l’écoute par l’auscultation, conduit, sur le plan technique à de nouvelles maladies, sur le plan social au déracinement par le diagnostic qui hante le malade et l’enferme dans une statistique, et sur le plan culturel au refus de l’homme comme être vivant : l’homme est devenu un malade révélé ou en puissance dont le médecin prend possession de tout ou partie de l’organisme pour l’assujettir à un traitement qui dans bien des cas le rendra plus ou autrement malade.

Ivan Illich dresse un diagnostic implacable : la médecine industrielle est devenue iatrogène (du grec ancien ἰατρός  / iatros , « médecin », et γένεσις  / genesis , « origine »). Il expose d’abord les deux types de iatrogénèses qu’il perçoit, une iatrogénèse clinique d’abord, une iatrogénèse sociale ensuite, et enfin une iatrogénèse structurelle. Puis il en expose les causes qui sont principalement à aller chercher dans les deux dimensions de la contre-productivité institutionnelle et les remèdes politiques appliqués en pure perte. Enfin, dans un dernier chapitre fulgurant, il fait œuvre de visionnaire, voire de prophète en exposant ce qu’il appelle la matérialisation du cauchemar qu’il appelle Némésis. Et on est frappé d’effroi à sa lecture d’y reconnaître l’époque que nous vivons actuellement :

« Némésis médicale est plus que la somme de toutes les fautes professionnelles, des négligences, du cynisme de caste, de l’injuste répartition des soins décrétée par les médecins, de l’invalidité du diktat médical. C’est plus que la dégradation malsaine des structures sociales par la surmédicalisation tentaculaire. C’est plus même que l’encouragement médical de l’impuissance de l’homme face à la douleur, la maladie et la mort. Némésis médicale, c’est l’autodérégulation institutionnelle de l’homme vers le cauchemar. C’est l’expropriation du vouloir-vire de l’homme par un service d’entretien qui se charge de le maintenir en état de marche au bénéfice du système industriel. […] Le syndrome est reconnu, mais son étiologie continue à être attribuée à une défaillance de la technologie, aggravée par une gestion égoïste de Wall Street ou du Parti. On ne voit pas que Némésis est l’incarnation sociale de la convoitise, de l’envie, de la paresse. On ne comprend pas qu’elle est une illusion délirante entretenue par la texture rituelle et non technique de nos grandes structures industrielles. De même que les contemporains de Galilée refusaient d’observer au télescope les satellites de Jupiter dans la crainte qu’en soit altérée leur vision géocentrique du monde, nos contemporains se refusent à reconnaître l’origine onirique de Némésis parce qu’ils se sentent incapables de centrer leurs structures sociopolitiques autour du mode autonome de production et non autour du mode industriel. […] Lorsqu’un certain seuil d’expansion des institutions est atteint, l’Homo economicus, mû par l’appât des avantages marginaux, se transforme en Homo religiosus se sacrifiant sur l’autel de l’idéologie industrielle. »

Au moment où j’ai lu ces mots, il y a quelques semaines, commençait à monter une petite comptine médiatique qui en substance parlait de non-injectés qui encombraient les lits d’hôpitaux et faisaient dérailler un système de santé soi-disant en bonne santé. Puis la comptine changeant de strophe, ajoutait qu’ils étaient un risque pour la société toute entière et enfin qu’il fallait sûrement envisager de ne plus les soigner ou à tout le moins ne plus rembourser leurs soins. Cette comptine devint débat acharné et les malades et bien-portants, déshumanisés et transformés en statistiques devenaient des munitions de sophistes de plateaux télé. Et j’y voyais Némésis médicale incarnée où chacun n’est plus que concept, statistique et enjeu d’un débat autour de la soi-disant responsabilité médicale, contrepartie de la liberté prophylactique, ou chacun est « incité », grâce à force avantages sociaux, en toute inconscience des enjeux réels, à se sacrifier sur l’autel de l’idéologie consumériste…

Face à cette crise, l’arène du débat politique se cantonne à une réflexion superficielle sur les moyens. Ainsi, nous dit-on que si on avait utilisé les moyens financiers considérables pour tester massivement la population, ou à acheter des traitements qui se sont révélés inefficace, à « réarmer » l’hôpital (le vocabulaire en dit long à lui seul), l’épidémie actuelle aurait été réglée depuis bien longtemps… Mais en est-on absolument sûrs ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets la contre-productivité des nouveaux moyens alloués aurait finalement haussé encore d’un degré l’escalade qu’ils entendaient éliminer. 

En effet, cette maladie qui frappe nos civilisations occidentales ou occidentalisées n’est pas une maladie comme les autres et l’universitaire Barbara Stiegler, préfère le vocable « syndémie » à celui de pandémie. Il suffit de regarder d’abord une carte du monde, pour voir que les pays les plus industrialisés et qui ont le mode de vie le plus occidentalisé ont été les plus touchés, ce qui révèle un terrain social et civilisationnel propice au développement de cette maladie. Ensuite, au sein de ces sociétés, il suffit de regarder quel est le profil des malades les plus graves et des décédés pour voir que cette maladie est en fait un révélateur de maladies sociales plus sournoises et plus silencieuses mais pourtant bien présentes. Les régions les plus touchées sont les régions les plus urbanisées et industrialisées donc polluées (Lombardie, moitié est de la France, bassin rhénan par exemple) ; les morts du coronavirus avaient une moyenne d’âge supérieure à l’espérance de vie des pays européens et souffraient de pathologies aggravantes, appelées comorbidités, comme le diabète, l’obésité, le cancer, le tabagisme ou certaines maladies auto-immunes typiques des sociétés industrielles. Cette syndémie révèle donc une société malade, qui se gargarise d’avoir des records de longévité mais dont l’espérance de vie en bonne santé ne cesse de décroître depuis le début des années 2000. Notre société est malade de son mode de vie fait de surconsommation, de pollution, de concentration urbaine et de stress nécessaire pour pouvoir maintenir une existence sociale dans une civilisation devenue destructrice. Cette syndémie est comme une maladie auto-immune du corps social que nous composons, signe d’un total déséquilibre de cet organisme.

Alors, l’État, et au sens large, les institutions médicales, publiques ou privées, sont-ils à même de traiter cette syndémie ? Il importe peu, selon la philosophie d’Illich que cet état ait pour finalité la protection des individus dont il a la charge ou simplement le maintien d’un ordre social. Ce qui importe, c’est le principe de la contre-productivité de la technique et des institutions qu’il crée pour arriver à cette fin. C’est-à-dire que même dans le cas où l’État serait parfait et voudrait notre bien ou notre santé, il finirait par détruire sa propre finalité. En effet, pour pouvoir agir sur la totalité d’une communauté humaine, une institution va devoir se doter d’outils, mesurer ses résultats, organiser des statistiques et finalement simplifier la gestion et standardiser des protocoles et des processus ce qui engendrera, in fine, l’asservissement des individus dont il a la charge. 

Or la santé et la maladie sont des états complexes que nul ne peut simplifier sans y perdre compréhension et efficacité. La médecine moderne depuis Pasteur a limité drastiquement la considération des facteurs de maladies. L’agent pathogène extérieur (virus, bactérie, microbe, etc.) est devenu central et la médecine se contente finalement de traiter ce virus en essayant de l’expulser de l’organisme infecté. Or Béchamp et Bernard, auquel Pasteur s’était rallié à la fin de sa vie, ont clamé : « le virus n’est rien, le terrain est tout ». Pour affiner, on pourrait dire qu’une maladie est une rencontre entre un agent pathogène actif, un terrain propice, dans un environnement facilitant. Mais cette conception de la maladie est bien trop complexe pour des institutions qui visent à l’uniformisation, car chaque cas devient alors unique et les causes bien plus multiples et complexes. On préférera alors la simplification « à chaque syndrome, son traitement et à chaque virus, son anticorps », car là on peut réfléchir en masse, traiter à la chaîne, peu importe que pour une proportion de la population, ces traitements soient inadaptés voire contrindiqués…

Mais cette facilité et cette paresse dont parle Illich comme cause de la Némésis médicale n’est pas le fait uniquement des institutions médicales et de l’État. En effet, si je ne peux être tenu responsable de ma rencontre avec l’agent pathogène, ne suis-je pas en revanche responsable de mon terrain et de mon environnement ? L’État d’ailleurs esquive cette question en la renversant, nous rendant coupables de l’infection car on n’aurait pas appliqué les gestes barrières et nous dédouanant de notre responsabilité quant au terrain et à l’environnement. Ce n’est pas anodin et cela lui permet de nous maintenir asservis à un système de santé étatisé plutôt qu’à prendre nos responsabilités. 

On l’a compris, l’État, finalement, n’a pas intérêt à nous rendre co-responsables de notre état de santé et les médecins non plus car devenus patients, nous ne sommes plus des individus libres, mais des organismes déréglés qu’il s’agit de soigner. C’est là encore une illusion maintenue par ceux qu’Illich appelle les mages car comme le disait Pierre-Valentin Marchesseau, « nul n’a jamais guéri qui que ce soit. » Ni un médecin, ni un remède… Illich met aussi en garde contre un nouveau type de mages, les mages préventifs qui proposent eux-aussi tout un tas de techniques vous permettant d’entretenir notre corps et ainsi le rendant à nouveau objet de consommation, nous enfermant et nous asservissant d’une autre manière. On pratique le yoga pour aller mieux et la méditation pour se déstresser, et ce faisant, on s’enferme dans une quête inextinguible de mieux-être et de santé, comme on consomme des séries TV ou autres narcotiques pour surtout éviter de vivre notre condition humaine faite, entre autres, de souffrance, de maladie et de mort. Pour Illich, le refus de toute souffrance est le signe de notre asservissement et de notre réification. C’est le signe que nous nous voulons nous-même outil au service de l’industrie et non plus humain. 

L’œuvre d’Illich n’est pas une œuvre économique, philosophique ou politique, ce à quoi certains veulent la réduire, c’est une œuvre profondément spirituelle, profondément marquée par son parcours de théologien et de prélat. Il n’interroge pas uniquement la dégénérescence de la médecine vers ce cauchemar matérialisé mais la dégénérescence de l’Homme. Dans l’avant dernier chapitre du livre, il interroge directement notre rapport à la mort. Nous sommes entrés, selon lui, dans une société où la mort est escamotée et maquillée en une mort bourgeoise, clinique et sous thérapie intensive. L’État industrialisé a mis en place des institutions visant à masquer les morts aux vivants. On ne meurt plus chez soi, mais à l’hôpital. On ne prend plus soin des personnes âgées en famille, mais on les envoie mourir dans des EHPAD. Les rites funéraires sont devenus hygiénistes, on se recueille bien souvent devant un cercueil clos et la toilette du mort et la mise en bière est elle-même effectuée en catimini par des professionnels assermentés par l’État. Enfin, on incinère les défunts pour ne plus avoir à aller fleurir une tombe dans un cimetière. En nous coupant de notre lien charnel à la mort, à nos morts, en ayant relégué au rang de curiosité folklorique les danses macabres ritualisées du passé et en ayant transformé la Toussaint en foire commerciale, nous nous éloignons de notre mortalité qui nous rappelle notre humanité et nous nous laissons enfermer dans l’illusion morbide de notre immortalité[2].

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Illich pour conclure nous dit :

« La prise de conscience de Némésis ajoute à la tentation de l’acharnement technique contre la iatrogénèse clinique et à celle de la gestion totalitaire de la iatrogénèse sociale une troisième tentation : l’inquisition idéologique s’exerçant sur la matérialisation des mauvais rêves individuels. Cette inquisition prend facilement de nos jours la forme d’une tolérance répressive. Ce sont là trois tentatives pour étouffer la conscience de l’origine onirique de l’aventure industrielle. »

Ou alors, « la lutte politique dans ce domaine, pour la liberté d’information, pour la liberté de l’exercice des soins et pour la libre disposition de son corps, pourra jouer le rôle d’étincelle, déclenchant un processus général de libération dans d’autres domaines où l’expansion du système hétéronome a également atteint des niveaux morbides. »

Alors, quand des politiciens, des médecins audiovisuels et autres membres de l’éditosphère désirent exclure une partie de la population des soins hospitaliers et de ville en raison de leur statut vaccinal, ne serait-ce pas le moment de dire : « chiche ! » et de réclamer en contrepartie la totale liberté médicale, le droit de disposer de nos corps et de prendre les traitements que nous voulons ? Mais au-delà, ne serait-ce pas temps de reconstruire une médecine qui respecte le droit à « l’intensité de l’acte productif personnel » ? Ne serait-il pas temps de construire une santé qui respecte ce nouvel impératif que nous propose Illich : « Agis de telle sorte que ton action soit compatible avec la permanence de la vie authentiquement humaine. » Cet impératif étant incompatible avec le mode de programmation industrielle de nos sociétés, cela nécessitera de revoir de fond en comble nos modes de vie, nos rapports à la technique, et notre rapport à la nature et à notre nature humaine.

 

[2] Je vous renvoie vers mon article précédent : « Et si le vrai virus n’était pas celui que l’on croyait ? » écrit en 2020 et qui questionne notre rapport à la mort comme source de notre déraison en phase de « pandémie ».

[1] Némésis (en grec ancien : Νέμεσις) est une déesse de la mythologie grecque mais aussi un concept : celui de la juste colère (des dieux) et du châtiment céleste. Elle est également la déesse de la vengeance. Son courroux s'abat en particulier sur les humains coupables d’hybris (démesure, mégalomanie). La Némésis est aussi interprétée comme étant un message de mort envoyé par les dieux comme punition. Le nom Némésis dérive du verbe grec némein (νέμειν), signifiant « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » que l'on peut rapprocher de moïra qui signifie à la fois destin et partage.

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